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LE MONDE | 21.01.02 | 12h04 Les cyber-athlètes s'affrontent à Séoul En décembre, un Lorrain a failli devenir le premier champion du monde de Starcraft, jeu vidéo en réseau. En organisant ces premiers championnats, la Corée du Sud se pose en capitale mondiale des cyberjeux. En attendant les cyberolympiades. SUR l'esplanade du Coex, l'immense centre d'affaires et d'expositions au cur de Séoul, les drapeaux des trente-sept pays invités aux World Cyber Games (WCG), premier championnat du monde de jeux électroniques en réseau, claquent dans le vent glacé de décembre. Pour accueillir les quatre cent trente joueurs sélectionnés, leurs entraîneurs et leur entourage, les autorités sud-coréennes ont transformé le hall en une salle de compétition unique au monde. Dans un coin, cinq cents ordinateurs sont alignés par rangées de dix et répartis en six zones, une pour chaque jeu en compétition : Starcraft et Age of Empire, jeux de stratégie et de vitesse ; Counter-Strike, Quake 3 et Unreal Tournament, jeux de tir et de combat ; et Fifa, une simulation de football. Toutes les machines sont interconnectées par un réseau local très sophistiqué et dotées d'un accès Internet à haut débit. Le système est surveillé par une armée de techniciens et d'arbitres, car les enjeux sont importants : en plus des médailles, les vainqueurs remporteront des prix allant jusqu'à 20 000 dollars. Les joueurs sont à leur poste plusieurs heures avant le début des épreuves. Ils testent le matériel, chahutent, découvrent leurs futurs adversaires : en fait, beaucoup se connaissent déjà, car ils se sont affrontés sur Internet. Dans les travées, une trentaine de langues se mélangent, en un brouhaha assourdissant. L'autre partie du hall est occupée par deux plateaux de télévision : c'est là que se dérouleront les matches opposant les joueurs les plus célèbres. La chaîne nationale MBC diffusera en direct la cérémonie d'ouverture, présidée par un ministre et cinq ambassadeurs, puis tournera des reportages pour différentes émissions. Sa filiale GameBC, chaîne câblée spécialisée dans les jeux électroniques, retransmettra l'intégralité des épreuves. L'espace central est réservé aux spectateurs, qui suivent la compétition sur deux écrans géants. Les jeunes Coréens sont venus nombreux dès le premier jour, dans l'espoir d'approcher leur idole : Yo Hwan-lim, dit Slayer-Boxer, ou Boxer, 21 ans, champion de Starcraft, le jeu le plus populaire en Corée. A l'heure prévue, il arrive dans sa limousine avec chauffeur et entre dans la salle au petit trot, sanglé dans une combinaison argentée et vert fluo. Il est entouré par un commando de gardes du corps et d'officiels en costume noir, l'air soucieux et affairé. Derrière lui, les photographes se battent avec une bande de groupies prêtes à tout pour forcer le passage. Boxer vient personnellement remettre de l'ordre, les groupies se calment aussitôt : "Je les connais bien, certaines me suivent partout, elles se relaient nuit et jour, et, depuis peu, elles ont des voitures rapides, je ne peux plus les semer en route..." Boxer est un joueur professionnel, un pro gamer, riche et célèbre comme une rock star. En Corée, Starcraft est devenu un sport à part entière, avec ses championnats, ses équipes officielles, ses clubs de supporteurs, ses vingt-sept mille salles ouvertes jour et nuit et ses émissions de télévision en prime time. Pour devenir champion du monde, Boxer vit reclus depuis des mois et s'entraîne dix heures par jour, alternant les parties et les séances de musculation. Aujourd'hui, il sait qu'il a peu d'adversaires à sa mesure : peut- être Gorush, un autre Coréen, et aussi Elky, le champion français. Avec ses cheveux longs teints en orange vif et ses lunettes de soleil panoramiques, Elky fait tout ce qu'il peut pour attirer les caméras, car il rêve de devenir pro gamer. Il a décidé de s'installer en Corée, comme l'ont déjà fait avec succès plusieurs joueurs occidentaux (Le Monde du 6 août). A 20 ans, il quitte la France sans regret, car chez lui, en Lorraine, la vie n'est pas facile : son père est mort, sa mère gagne sa vie en gardant des enfants à domicile... Ici, il est déjà presque une star. Il a pris contact avec plusieurs équipes et espère faire monter les enchères. En attendant, il a loué un appartement dans le centre-ville, qu'il va partager avec son nouveau copain, Smuft, un Canadien âgé de 16 ans, qui a lui aussi décidé de tenter sa chance dans le circuit professionnel coréen... Dès le premier jour, Elky doit affronter un Coréen très bien classé. Les adversaires montent sur scène au milieu d'un orage de lasers et de musique. Les présentateurs de télévision commentent l'événement d'une voix stridente. Elky finit par l'emporter, après trois quarts d'heure de combat. Il est épuisé, couvert de sueur, mais il exulte : "Les sponsors vont voir ça à la télé, ma cote va monter, je vais me plaire ici." Les championnats du monde n'ont pas lieu à Séoul par hasard. Cette opération d'envergure planétaire est une affaire avant tout coréenne, presque une affaire d'Etat. La société organisatrice, ICM, est une émanation de Samsung Electronics, l'une des plus grandes entreprises du pays, qui agit en collaboration avec le gouvernement. L'objectif est de transformer l'extraordinaire engouement du peuple coréen en instrument de puissance sur la scène internationale. L'industrie coréenne a raté la révolution des consoles, mais elle sait qu'elle a une deuxième chance avec les futurs terminaux sans fil de jeux en réseau, qui semblent encore plus prometteurs. AU-DELÀ des enjeux commerciaux, la Corée, qui prend tous les frais à sa charge, a engagé son prestige national dans cette aventure. M. Jae Won-kim, chef de la direction des jeux vidéo et de la musique au ministère de la culture, en parle avec émotion : "Ces jeux viennent d'Amérique, mais ils sont devenus un nouveau langage universel pour la jeunesse, comme la musique. Si la Corée parvient à lancer un mouvement mondial autour des jeux en réseau, notre cyberculture, unique au monde, sera reconnue par l'humanité tout entière, nous apparaîtrons comme la première véritable cybernation."A terme, le rêve des Coréens est d'intégrer les WCG au sein du mouvement olympique : déjà, leurs slogans, leurs logos et leurs cérémonies évoquent directement les JO. Samsung a approché à deux reprises le Comité international olympique (CIO) de Genève, en vain. En attendant, ICM met en place un réseau mondial d'entreprises et d'associations chargées d'implanter les WCG dans leurs pays respectifs. M. Jae Won-kim imagine déjà un "comité cyberolympique international" qui serait installé à Séoul... Pour les Occidentaux, les meilleures chances de médailles sont les jeux de tir et de combat. Le plus en vogue, depuis un an, est Counter-Strike, un jeu par équipes dans lequel cinq terroristes et cinq policiers antiterroristes s'affrontent dans des décors réalistes : usines, centres-villes, aéroports... Les équipes favorites sont la mortal Team work (mTw) de Hambourg, les LND de Montréal, le M19 russe et les All Stars finlandais. Dès les éliminatoires, les mTw impressionnent par leur discipline et leur efficacité. En Allemagne, il n'y a pas de pro gamers, mais le secteur est très organisé : les principaux clans ont obtenu le statut de clubs sportifs à part entière et sont déjà reconnus par certaines universités. Malgré sa passion pour ce jeu de guerre, Ash, le leader de mTw, se présente comme un étudiant calme et pacifique. Pour lui, Counter- Strike est un sport comme un autre, sans lien avec la réalité. Il est fier de son équipe, mais n'a aucun sentiment patriotique : "L'esprit Counter-Strike, ce n'est pas la guerre, c'est le contraire." L'autre jeu vedette des Occidentaux est Quake 3, duel à mort entre deux adversaires surarmés qui se pourchassent dans un dédale de galeries et de passerelles. Depuis quelques mois, un joueur domine tous les tournois : Zero4, un Californien de 17 ans. Grand et athlétique, le regard pénétrant, la voix calme, il soigne son allure de champion : "J'ai le jeu dans le sang. Mon père est courtier en Bourse, c'est un joueur par excellence, il me comprend, me soutient à fond. Pour venir ici, je sèche les cours, mais je vais dans une école privée assez chère, ils sont accommodants." Zero4 sait qu'il est le meilleur, mais, sur le Net, il a souvent apprécié le talent d'un autre joueur célèbre, Lexer :"En arrivant ici, j'ai découvert que Lexer était russe. C'est cool, je ne connaissais pas de Russes, ils sont marrants, ils savent faire la fête." C'est à la nuit tombée, après la compétition, que les joueurs des différentes équipes apprennent à se connaître. Ils sont tous logés au Samsung Human Center, un luxueux institut de formation. Dès leur arrivée, ils se ruent vers les salles informatiques où cent cinquante PC ont été installés : pas question d'aller dormir, il faut reprendre l'entraînement, tous ensemble, jusqu'à épuisement. Ceux qui n'ont pas de place attendent patiemment leur tour, vautrés dans les couloirs. A partir de 23 heures, l'activité devient frénétique : les garçons s'agitent en tous sens, s'interpellent, dansent dans les travées. Entre les parties, les Russes, qui sont à la fois joueurs et reporters, s'occupent de la mise à jour de leurs webmagazines. De leur côté, les Français se connectent sur des canaux de dialogue en direct pour raconter leurs exploits à leurs fans restés au pays. Dans cette pagaille, l'équipe coréenne de Counter-Strike, composée de jeunes gens timides et silencieux, tente de se concentrer. Leur chef, une belle femme énergique, dirige l'entraînement de ses troupes d'une voix rauque, en frappant du poing sur les tables. A 2 heures du matin, ses joueurs, les yeux rougis de fatigue, bâillent sans interruption, mais elle reste inflexible : ils joueront jusqu'à 3 heures et se lèveront à 6 h 30... DÈS le quatrième jour, la compétition prend un rythme infernal et chaotique. Malgré la fatigue, les joueurs occidentaux restent de bonne humeur. Les Chinois, en revanche, sont en butte à des problèmes compliqués. La Corée a accepté trois équipes : Chine populaire, Hongkong, et Taïwan, baptisé "Chinese Taipei" pour des raisons diplomatiques. Or elles ont toutes la même spécialité, Age of Empire, grand jeu de stratégie historique. Très vite, l'équipe taïwanaise affirme sa supériorité, et, grisée, a du mal à respecter les consignes de discrétion des organisateurs. Des drapeaux taïwanais apparaissent, le slogan "Taiwan, number one !" fuse. Plus tard, les responsables devront présenter leurs excuses, mais le mal est fait... Ces conflits obscurs passent inaperçus des jeunes Occidentaux, pour lesquels seuls comptent les classements. Pour assister aux finales, le public a envahi les moindres recoins. Une dizaine d'équipes de télévision non accréditées assiègent les joueurs. Sur leur estrade, les présentateurs de MBC parlent sans interruption, à une vitesse inhumaine. La finale de Counter-Strike oppose l'équipe de Hambourg à celle de Montréal. Les Québécois finissent par l'emporter dans un accès de délire collectif qui laisse les Allemands abasourdis. Sur l'autre scène, Zero4 et Lexer se disputent la médaille d'or de Quake 3. L'Américain gagne très vite. "Certains joueurs ont la vitesse, d'autres la tactique. Moi, j'ai les deux", commente-t-il sobrement. Il fait nuit lorsqu'on annonce l'ultime match des WCG : Boxer va disputer la finale de Starcraft contre Elky. Le Coréen semble absent, il fait le vide en lui. Le Français, en revanche, a le trac : "Cette scène immense, plus la télé, plus le public qui est contre moi, ça fait beaucoup..." En fait, Elky fera un excellent match, mais en ce moment Boxer est invincible, il gagne sans effort apparent. Après la remise des médailles et des chèques, il est temps d'aller faire la fête. Une techno party est prévue en plein air malgré le froid, autour d'un feu de joie. Avant de se quitter, les gamers montrent leur talent dans un autre domaine, la danse : farandoles, break-dance, sauts périlleux de plus en plus près du feu... Un responsable d'ICM les regarde en souriant : "Bientôt, ces garçons seront des adultes, ils détiendront le pouvoir dans tous les domaines. Or je suis persuadé qu'ils resteront fidèles à leur amour pour le jeu en réseau. Ils sauront se faire entendre et les officiels de l'olympisme seront obligés de les écouter." Yves Eudes ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 22.01.02
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